Texte lu, lors des obsèques de Didier, un copain de la rue, en avril 2011
grand frère,
j’ai appris, avec ta mort, que tu avais un nom
didier
putain,
je te raconterai pas, mais voir ta tête en haut d’un avis de décès, ça
te va pas du tout !
il y en a bien qui peuvent naître, qui peuvent vivre
il y en a bien qui peuvent construire une vie, ou encore une autre,
édifier ce qu’ils voudront, ce qu’ils pourront, puis mourir, et partir
c’est normal
mais toi non
toi tu ne peux pas, tu ne peux pas vraiment partir
d’abord c’est trop officiel,
et puis ton vrai nom didier, c’est la liberté
et on peut pas laisser la liberté mourir.
tu m’as raconté un jour, dans un bistrot à tournai, que tu étais né
quelque part par là, vers tournai, que tu avais grandi de ce côté des
ardennes
j’t’avais bien écouté ce jour là, et voilà que je ne me souviens de
rien, et où tu as bien pu naitre d’abord
j’en connais pour qui tu es né dans la rue
tu avais dû trouver un truc à faire, quelque chose pour leur rendre un
service avant de leur demander pour une bourrache,
avant de leur tendre ton regard par en dessous, celui que tu faisais
en souriant comme pour dire qu’on s’en fout de toute façon, qu’on s’en
fou bien, vu qu’on est des potes et qu’on a le temps de vivre
j’en connais pour qui tu es né devant un concert, au beau milieu d’un bâteau, dansant torse nu, avec la guitare invisible, avec les grimaces d’abandon à l’énergie sauvage de la vie, à l’énergie intense de la fête, à la puissante fougueuse du rock
certains ont dû te voir naitre ici, dans ta caravane, étalant ton architecture pour ta mandodo, le coq, et tes potes qui passaient discuter et fumer un coup. Tu en étais fier de ta caravane, et chaque fois tu nous racontais avec quel bout de ferraille échappé d’on ne sait trop quelle poubelle tu avançais dans la construction.
j’ai l’impression que l’on doit tous se rappeler, comme d’une
naissance, de la première fois que l’on t’a rencontré.
il faut dire que tu passais pas inaperçu, que tu ne te fondais pas
dans le décor..
« toi même envers toi-même » tu étais tout un paysage,
avec tes mots, ta façon de les arranger,
tes histoires encrées à la
peau,
tes roulées de brouteux aussi fortes que ta sincérité,
ta façon à toi d’être en vie, vigoureux, généreux, démerde et rebelle par dessus tout.
Vivant pour les autres, et vivant pour la vie.
Moi, je t’ai vu naître au retour d’un voyage.
Dunkerque dormait, et au bout du port quelques indiens à l’air libre accompagnaient les étoiles autour d’un feu.
Tu m’as passé un vieux siège de moto, une canette de mousse, et on a parlé.
Tu voulais que je joue de la guitare, j’ai joué, tu aimais ça.
On s’est revu depuis,
tu passais tous les matins pour chercher du pendny, de l’eau, et chaque fois on en profitait pour discuter un moment,
On se racontait nos histoires, tu nous expliquais tes
techniques de débrouilles...
Il m’a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre que tu étais le papa de toute la bande du scwatt que tu avais installé sur le port.
Le papa attentif qui connaissait toujours un coin où on pouvait récolter des moules, chiner du métal, récupérer un peu de lové pour nourrir ta famille...
tu nous disais que t’était un philosophe,
et ça nous faisait bien marrer
quand on est passé par l’école de la république et qu’on a le mou
platonnique,
tu y ressemblais pas trop à la philosophie
et pourtant, à voir l’amour qu’on à tous pour toi, tu devais sacrement
nous aimer, tous,
et ça, sans hésiter, c’est de la grande philosophie.
Alors si le vent de la liberté pouvait la souffler ta philosophie,
la souffler sur toutes les terres, dans tous les quartiers et sur toutes
les plaines de notre boule sauvage, ça nous ferait du bien à tous.
finalement, s’il faut vraiment que tu partes,
il faut que tu saches que tant qu’une gueule cassée se lèvera le matin pour s’en aller chercher de quoi nourrir et faire boire sa famille d’amis
tant que deux amis prendront le temps de discuter ensemble
tant qu’il y aura un rebelle pour crier "vive l’amitié, et merde aux condés !"
Tant qu’il y aura un danseur fou sur un rythme endiablé
tant qu’il y aura un amuseur qui ôtera ses dentiers pour lancer sa
tronche à la galerie
tant qu’il y en aura un d’entre nous pour se remémorer envers seszycs
la tendresse de ta voix cassée
Alors la liberté gardera ton visage,
et c’est une sacrée tronche que tu lui aura laissé !
Salut didier,
et merci de m’avoir fait ton petit frère.
TCHANG
